Annexes

Le harcèlement moral a donné lieu à de nombreuses publications.

Il ne m’appartient pas de juger de la neutralité des auteurs de telles publications, mais le lecteur aura une idée de l’ensemble des problématiques qui se mêlent dans l’entreprise.

Françoise Riera-Dabo, auteur avec Jean-Claude Picot du livre « Cadres, par ici la sortie. Guide de survie du cadre en milieu hostile (Editions First), fait le point sur une réalité nouvelle et dérangeante : aujourd’hui, le harcèlement n’est plus nécessairement un comportement déviant de la part d’un supérieur hiérarchique pervers ; il tend insidieusement à s’imposer comme une méthode homologuée pour « gérer » ses ressources humaines avec un maximum de flexibilité.

Clairement posé par un rapport effectué pour le ministère de l’Emploi*, le constat est sans appel : « tensions et humiliations » afin de provoquer une démission font désormais parties des stratégies classiques d’un nombre croissant de directions d’entreprises souhaitant réduire ou renouveler leurs effectifs sans créer de vagues et à moindre frais.

Désormais, la vraie question est « de savoir comment l’entreprise est capable de gérer les personnes dont elle ne sait plus quoi faire ». Il suffisait d’y penser : pourquoi diable licencier des collaborateurs alors qu’on peut les dégoûter suffisamment pour qu’ils décident tous seuls de jeter l’éponge en démissionnant ? Par le souci d’économie, la pratique de « l’incitation au départ spontané » est donc en train de devenir une tendance pratiquée et presque un attendu dans beaucoup d’entreprises.

Un grand classique, notamment dans les secteurs du luxe ou de la communication, consiste par exemple à vider totalement un poste de sa substance en intercalant, entre la « personne à éliminer » et son N+1, un nouvel échelon hiérarchique qui reprendra la plupart de ses responsabilités. Et si le rétrogradé/placardisé s’en offusque, parions qu’on lui conseillera aimablement de « faire le dos rond ». Ce qui, d’un point de vue strictement anatomique, l’oblige à courber la tête pour regarder ses pieds.

Une position hautement inconfortable apte à susciter à lui le désir irrépressible d’être ailleurs sans même que le mot « départ » ait été prononcé. Mais bien sûr, s’il préfère partir, il va de soi que, dans ce cas, l’entreprise ne lui doit strictement rien puisque la décision de quitter son poste vient uniquement de lui… Dans certaines situations, le « harcèlement à visée purgative » peut même être pratiqué à grande échelle. Ainsi, lorsqu’un plan social doit intervenir dans une entreprise, il n’est pas rare que, dans l’année qui précède, des consignes de pré-nettoyage du terrain ait été données aux managers.

Traduction : il y a fort à parier que les personnes qui ne rentreraient pas dans le cadre du plan social – du fait par exemple de leur ancienneté, de leur situation familiale ou du maintien de l’activité – mais dont on souhaite néanmoins hâter la trajectoire de sortie, verront leurs conditions de travail se dégrader assez sérieusement… Quels que soient les moyens plus ou moins retors employés, l’objectif, lui, est d’une simplicité biblique : se débarrasser des encombrants de façon discrète et économique en zappant à coup sûr la case « négociation ».

Evidemment, le pire n’est pas toujours certain. Mais étant donné les tendances observables, se croire à l’abri de ce type de mésaventure relève au mieux de l’inconscience, au pire de la stupidité. Un peu comme ces conducteurs, tellement certains de leur maîtrise au volant qu’ils s’autorisent à coller le véhicule de devant à grande vitesse ; sans comprendre que maîtrise ou pas, ils valseront avec fracas dans le décor si la voiture devant eux venait à piler net. En conséquence, même si la perspective d’être confronté à un harcèlement « nettoyeur » n’est pas très gratifiante, pas plus que celle de se faire débarquer « salement » avec pour seul viatique un coup de pied bien appliqué, peut-être n’est-il pas totalement inutile de les envisager si l’on veut être à même d’y résister

Voilà donc le scénario : arrivé un beau matin au bureau, vous vous apercevez soudain qu’une odeur de roussi vous monte aux narines. Une odeur pas forcément très forte mais très caractéristique : lorsqu’on la sent, mieux vaut se dépêcher d’agir car, selon toute probabilité, l’incendie n’est pas loin et pour ce type de feu, les extincteurs sont rarement opérants. Premier réflexe de survie : apprendre à la détecter dès les premiers effluves. Mais ensuite, que faire ? Trouver dare-dare un autre poste ? Préférable à tous points de vue mais pas forcément facile.

Rechercher un poste sereinement quand tous les moyens sont bons pour vous pousser à la démission – voire à la faute – dans celui que vous occupez encore réclame un blindage psychologique qui n’est pas à la portée de tous. Démissionner ? Impossible si vous avez besoin de garder un revenu régulier. L’abandon du terrain sans résistance peut en effet vous coûter très cher. Psychologiquement, d’abord : les dégâts seront d’autant plus graves que vous aurez le sentiment de vous être laissé passer au rouleau compresseur sans réagir.

Matériellement encore plus, puisqu’en démissionnant vous renoncez à obtenir la moindre indemnisation de votre employeur et à toute allocation chômage, ce que la plupart d’entre ne peuvent se permettre faute de savoir quand ils retrouveront un emploi. A proscrire donc. Ne reste plus qu’à s’adresser à un conseil extérieur en RH ou à prendre un avocat pour essayer de limiter la casse. Mais pour peu que vous manquiez de preuves déterminantes, la situation risque de mettre plusieurs mois à se régler.

En attendant, vous voilà fragilisé, obligé de vous rendre chaque jour en milieu hostile, constamment stressé par le risque de trébucher sur l’un des écueils qui surgissent comme par magie à chaque pas sans la moindre vigie pour les signaler, tétanisé par la nécessité de réagir et la peur de commettre une erreur tactique qui aggraverait votre situation. Bref, ça ne va pas fort. Pour éviter le pétage de plomb et/ou la dépression – le cumul n’est pas exclu – mieux vaut garder les idées claires et être en mesure d’analyser ce qui vous arrive autrement que comme la « faute-à-pas-d’chance » ou, pire, comme relevant de votre seule faute.

Réexaminons la donne. Aujourd’hui, le harcèlement à visée purgative n’est plus un fait exceptionnel d’où deux points essentiels à intégrer.

Premier point : en face de vous, vous n’aurez probablement pas un de ces « pervers narcissiques », harceleurs types décrit dans l’ouvrage de référence de Marie-France Hirigoyen***, « qui trouvent leur équilibre en déchargeant sur un autre la douleur qu’ils ne ressentent pas et leurs contradictions internes qu’ils refusent de percevoir ». Non, non, votre harceleur à vous sera juste un cynique de base ou un lâche ordinaire. Qui ne se délectera pas nécessairement des traitements qu’il vous fera subir mais vous les infligera sans le moindre état d’âme pour obtenir votre départ. Car pour lui, vous n’êtes pas une personne, simplement une nuisance : vous occupez le poste qu’il destine à l’un de ses anciens camarades de jeu, vous lui faites de l’ombre, vous plombez la rentabilité de son entité… Peu importe la cause au fond : à partir du moment où vous gênez, vous devez être é-li-mi-né. De préférence à moindre coût. Rien de plus, rien de moins. Si ça se trouve, il n’a rien de personnel contre vous. Il est simplement en service commandé.

D’où le deuxième point : s’il agit sur ordre, ou tout du moins avec l’aval des plus hautes instances de votre entreprise, ce n’est pas simplement un individu que vous avez en face de vous mais toute une organisation. Or, vous êtes seul. Coincé entre une hiérarchie froidement hostile et une DRH résolument sourde et muette – dans le meilleur des cas – vous avez, à de rares exceptions près, très peu à attendre du reste de l’entreprise. Jusque-là assez théorique, la déshumanisation du monde du travail vient de prendre pour vous une tournure nettement plus concrète. Celle d’un mur. Et avec elle une question imparable : comme évitez de se fracasser la tête dessus ?

Autant l’avouer, le risque est assez élevé. Alors même que nous nous considérons plutôt « avertis », le nombre de cadres cueillis à froid par la brutalité du procédé est en forte croissance. D’où l’intérêt de disposer à l’avance et « au cas où » de principes élémentaires de survie et de clés de lecture pour mieux comprendre les règles d’un système bigrement destructeur auquel vous pouvez un jour être confronté…

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Henri Pull

Henri Pull

Psychiatre et pédopsychiatre. Psychothérapeute. Expert médico-légal. Conférencier Formateur auprès d’entreprises. Intervenant Radio France. Auteur de deux livres : « Parents-Enfants » 200 réponses aux questions les plus fréquentes. (Édition Grancher) « Stress comment reconnaître et soigner vos 150 stress quotidiens ». (Édition Grancher)
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