Diagnostic

Avant toutes choses, il sera essentiel d’avoir des notions sur la nature du harcèlement moral, le profil du harceleur, le profil et les conduites adoptées par le harcelé. Le médecin du travail ou l’expert rapprochera ces éléments aux dires de la victime et à son histoire ; dans son examen il posera des questions en s’aidant des éléments ci-dessous énumérés afin de faire son diagnostic et de conclure en la réalité du harcèlement moral.

Buts du harcèlement moral.

Le harcèlement moral est un acte délibéré de prédation, aussi faudra-t-il prendre conscience des protagonistes : le prédateur et la proie. Il faudra retenir la notion de stratégie consciemment mise en place par l’agresseur-chasseur aidé parfois inconsciemment par l’agressé-gibier.

De manière perverse, cette conduite peut apporter un plaisir « sadique » de destruction au « harceleur », sans pour cela apporter un bénéfice quelconque à l’entreprise. L’acte apparemment gratuit implique l’existence d’une pathologie mentale grave chez l’agresseur. Il trouve ici une gratification majeure où s’entremêleront fantasme de toute puissance, désir de valorisation, besoin de décharger sans danger pour lui-même des ressentiments ayant pour origine sa vie professionnelle ou extra professionnelle. Le harcelé devient alors le  paratonnerre – bouc émissaire subissant les foudres du harceleur.

De façon cruellement stratégique, le harcèlement peut générer un climat de concurrence entre employés d’une même entreprise améliorant ainsi pour un temps la productivité, diminuant le degré d’exigence de chacun face aux contraintes et à la charge de travail.

De manière calculée, le harcèlement visera clairement la démission du salarié en cherchant à contourner les procédures légales de licenciement pour des raisons aussi diverses qu’un manque de productivité, une ancienneté coûtant cher à l’entreprise, des incompatibilités d’humeur ou un désir de changer les têtes du service en les rajeunissant, par exemple.

Manifestations du harcèlement moral

Il se manifeste par la mise à l’écart progressive ou brutale du salarié en ne lui parlant que de manière parcimonieuse, en évitant volontairement de lui répondre ou de lui adresser directement la parole en public, en le dépossédant progressivement des moyens de communication habituels rendant sa tâche malaisée, en l’isolant de son groupe de collègues de travail.

Le salarié harcelé dit souvent « qu’il est brusquement devenu invisible ».

L’on cherchera à le discréditer aux yeux de tous, et certaines fois à ses propres yeux, en rendant son activité vaine faute de moyens, en organisant la rétention d’informations essentielles à son travail, en ne lui donnant pas de consignes claires, en le contraignant à réaliser des tâches inutiles ou ne correspondant pas à ses compétences le poussant ainsi vers la faute professionnelle.

Le salarié harcelé verbalise le fait « qu’il est brusquement devenu l’incompétent du service ».

L’on cherchera à le déstabiliser en le critiquant de manière incessante mais à demi-mot, en lui donnant ordre et contrordre sans discontinuer, en l’agressant verbalement un jour et le félicitant outrageusement le lendemain, en accumulant brimades et humiliations, en le harcelant sexuellement, en le ridiculisant, mettant en avant son physique, sa vie affective ou familiale, son sexe, sa race, sa religion ou des informations confidentielles contenues dans son dossier personnel.

Le salarié harcelé se sent déstabilisé sur tous les plans.

L’on veillera à l’accabler de travail ou tout au contraire à lui enlever toute tâche sans explication. Cette mise « au placard », scénario de films à succès, rejoint la mise à l’écart déguisée en mutation.

L’agression verbale directe, ordurière, si possible sans témoin, démolira le travail effectué par le salarié. Elle le bousculera dans ses derniers retranchements en distillant menaces, rétrogradations et autres avertissements.

L’on compromettra l’équilibre psychologique et physique de l’employé en refusant systématiquement ses choix de dates de congés, en lui confiant des tâches dangereuses compte tenu de ses capacités.

Brimades et mises en danger deviendront le quotidien du harcelé.

Qui est le harceleur ?

L’agresseur peut être un collègue, un membre de la hiérarchie, un groupe de personnes au sein de l’entreprise, des subordonnés ou des collaborateurs. Un harceleur peut être aussi un groupe d’individus investi de fonctions lui accordant un pouvoir sur un autre groupe, en dehors de toute enceinte professionnelle. Dans tous les cas l’agresseur, investi de son bon droit, exerce sous des motifs les plus divers des pressions sur le troupeau de victimes contraintes à la soumission de par la Loi qui est censée les protéger, jusqu’au dérapage … Nous aurons là un excès d’autorité d’un groupe sur un autre cautionné tant que l’abus n’aura pas été dénoncé et constaté.

La victime a-t-elle un profil type ?

La victime n’est pas forcément une personne fragile ; souvent même, elle est perçue comme une forte personnalité susceptible de résister tant à ses supérieurs qu’à ses collègues ou à ses subordonnés. Elle est valorisée par son travail, a tendance au perfectionnisme et pour cela, quelque fois, elle s’oppose aux consignes sans objet, elle se culpabilise facilement et s’est toujours efforcée d’en faire plus que les autres pour se rassurer elle-même sur son efficacité. Elle vit dans le souci de renvoyer une bonne image. Elle est exigeante pour elle et pour les autres ; l’appréhension de la faute professionnelle est une crainte qu’elle supportera mal. La victime pourra être une personne à « pousser dehors » pour des motifs connus du harceleur.

Quelle est la personnalité de l’agresseur ?

L’agresseur qui ne se perçoit pas comme tel dans bien des cas, semble au premier contact séduisant. Ses actes, son discours, vont dans le sens du bien-être de l’entreprise. Il pourra s’en sentir le shérif, ceci d’autant plus qu’il n’y aura pas de médiateur ou de contre-pouvoir au sein de l’entreprise. Il se montre rationnel, calculateur. Systématiquement il cherchera à se mettre en avant, faisant supporter son incompétence à d’autres. Il voit la vie comme un jeu de stratégie, ses partenaires n’étant que des pions à abattre sans qu’il en éprouve le moindre regret. Il se nourrira de la souffrance de l’autre sans toujours s’en rendre compte. Sa personnalité perverse ne lui permet pas de remise en question, le « ce n’est pas moi, c’est lui ! » sera sa manière d’être. Sa problématique d’image le rend avide d’admiration et de reconnaissance ; pour cela, il n’existera qu’en faisant souffrir ses proches collaborateurs pour mieux se valoriser à leurs dépens. Indirectement, il projettera sur ses cibles les faiblesses qu’il ne pourra accepter en lui, il s’auto punira à travers celui qu’il cherchera à détruire.

Un tel personnage, femme ou homme, aura sa part de failles et de craintes. Son comportement lui apportera une satisfaction fugace de devoir accompli mais ne résoudra en aucune manière sa problématique psychique, donc, il aura tendance à récidiver. L’insensibilité sera sa règle.

« Tout homme est sensible quand il est spectateur. Tout homme est insensible quand il agit. »   nous dit Alain.

Le harcèlement moral a-t-il un déroulement prévisible et répétitif ? 

La proie ne réalise pas qu’elle puisse être l’objet d’un acte de malveillance de la part du harceleur qui sait « amortir » ses actes de prédation par des discours et des comportements séducteurs.

Par exemple : « Jean est fêté lors de son retour d’un long arrêt maladie suite au traitement d’un cancer. Le changement de la nature de ses activités au sein de l’entreprise, en réalité très pénalisant physiquement pour lui (déplacements incessants, rupture d’avec l’équipe, difficulté pour ses soins de post-chimiothérapie), est présenté comme une preuve de confiance avec une promotion à la clé. Dans les faits, les buts d’isoler Jean, de lui fixer des objectifs impossibles à réaliser pour le conduire à la faute, pour aliéner sa santé, étaient déjà mis en place et auraient dû l’alerter. Ces buts destructeurs étaient masqués par la présentation positive du poste et Jean l’avait perçu comme une évolution positive dans son déroulement de carrière. »

Dans un deuxième temps la victime verra sa tâche se compliquer, son périmètre de travail et son volume d’activité s’étendre, ses objectifs surévalués dès le départ. La déstabilisation débutera par des réflexions amicales, certes, mais négatives, ébranlant insidieusement son enthousiasme.

Préférant courber l’échine, se sentant responsable de ses échecs, il s’efforcera de parfaire sa pratique, ses journées de travail s’allongeront de son seul fait, le stress sera là pour le « doper » et, malgré son mal-être, le pousser en avant.

Durant la période suivante, il tentera de rationaliser l’irrationnel. Il se percevra comme incapable. Tout l’exprimera : son responsable, ses résultats, sa mine défraîchie et son image de perdant. A ses yeux, et aux yeux de tous, le harceleur, en bon chef de groupe, le stimulera en le réprimandant.

In fine, l’ambiance deviendra toxique. La violence s’installera vis-à-vis de l’employé victime. Deux conduites lui seront indirectement proposées, s’incliner pour devenir le souffre-douleur mal noté et sans prestige ou se révolter pour devenir le trublion de l’entreprise, le mouton noir qu’il faudra évincer pour sauvegarder un bon esprit d’équipe. Dans les deux cas le harcelé sera désigné comme le responsable de son propre échec.

Pourquoi ne réalise-t-on pas, dès le départ, la violence de cet acte ?

Cette violence est insidieuse, progressive, répétitive de telle manière qu’elle amènera la victime à se culpabiliser et à se percevoir comme l’actrice principale de son échec. Du fait de son incapacité professionnelle sans cesse démontrée par le manipulateur dont elle est devenue la proie, elle finira par se sentir fautive.

Comment l’histoire s’achève-t-elle ?

Dans la plupart des cas, l’aventure, tragique pour la victime, se soldera par un départ après des interrogations, des naufrages dépressifs et des épisodes d’angoisses intenses. Plus rarement le harceleur démasqué sera débarqué du navire dans lequel il aura semé doutes,

Le harcèlement moral : nouveauté dans le monde du travail ou simple prise de conscience?

Depuis le début de l’ère industrielle, le paysan a progressivement quitté la campagne pour la ville, devenant un employé du secteur tertiaire ou industriel. L’avènement des usines, le travail en équipe, la nécessité accrue d’une productivité croissante ont considérablement transformé l’organisation sociale du travail et son caractère harcelant.

La campagne, moins bucolique et charmante dans la réalité que dans l’inconscient collectif des citadins que nous sommes devenus, avait certes besoin de travailleurs infatigables mais du fait de l’espace, de l’absence d’organisation « à la chaîne » chacun disposait d’un périmètre suffisant pour rendre les conflits moins contraignants. Les aléas climatiques, les saisons, l’alternance du jour et de la nuit, rythmaient l’année en introduisant des périodes intenses de travaux et des périodes creuses durant lesquelles l’effort demandé était moindre, de même que les pressions physiques et morales.

L’équipe, la chaîne de montage, les bureaux ou encore les surfaces de vente, sont devenus des lieux où l’espace mesuré est distribué avec parcimonie à chacun pour une rentabilité optimale. Qu’est-ce que la rentabilité, sinon la quote-part de richesse que chacun sera en devoir de générer pour le bien de l’entreprise et, indirectement, pour son bien-être par le biais du salaire ? Il y a donc là un double intérêt, celui de l’employeur et celui de l’employé. Le travail, fustigé par beaucoup de salariés du fait qu’il n’est pas toujours choisi, pas toujours en rapport avec leurs ambitions ni suffisamment gratifiant, représente le joug qui reposait dans nos campagnes sur le cou du bœuf de trait. Le salarié se trouve aujourd’hui encadré par une obligation de résultat dans un intervalle de temps de plus en plus contrôlé et dans un univers professionnel où les coûts deviennent quantifiables à tout instant. Le « flux tendu » devient la règle.

Dans cette poudrière potentielle, ajoutons, une bonne dose de règlements disposant d’une marge d’interprétation de la part d’un grand nombre d’acteurs, un soupçon de frustration, des inégalités salariales et une pincée d’animosité interpersonnelle. Le terrain devient alors propice à la floraison du stress. Il suffira alors de l’émergence d’un trait pathologique dans le psychisme d’un membre de l’équipe pour que l’on parvienne à l’ultime étape du harcèlement moral.

À ce terreau ensemencé de tensions qu’a su mettre en place notre organisation sociale, se surajoutent des éléments beaucoup plus généraux qui ne sont que la conséquence de l’individualisation des objectifs et des intérêts. L’isolement social qui en résulte avec, comme élément aggravant le manque de communication, contribue à enflammer les rivalités.  L’absence de groupe amical capable de modérer les conflits, le monde du travail réglementé de façon complexe et enrichi par des relations interpersonnelles houleuses,  parachèveront la toxicité de l’environnement de l’humain moderne au travail.

Ainsi que Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir dans « le Bourgeois Gentilhomme », de tout temps, beaucoup ont pratiqué et d’autres ont subi le harcèlement moral sans en connaître la dénomination aujourd’hui clairement reconnue. Toutefois il était moins apparent et sans doute amorti du fait de garde-fous familiaux, religieux  et sociaux.     

Le harcèlement moral et ses conséquences pour le harcelé.

De la simple anxiété correspondant au stress de  départ, à la plus grave des dépressions, tous les tableaux pourront se rencontrer.

Les signes dépressifs débuteront par une anxiété majorée, émaillée d’irritabilité inaccoutumée, des troubles de l’attention et de la concentration ayant comme conséquences des problèmes de mémorisation et une distractivité excessive. Le harcelé « est ailleurs », dans « sa bulle », perdu dans des ruminations permanentes. Le risque d’accident de travail s’en trouvera aggravé.

Par la suite, malgré des nuits « complètes », la victime ressentira une fatigue excessive au lever du lit. Elle persistera jusqu’au soir. Le rire se fera rare, les projets insipides. Peu à peu « les idées noires » prendront le dessus pour aboutir à une dépression plus profonde d’où émergeront des idées de fuite vers un monde meilleur. La dimension suicidaire constituera le terme de la « glissade dépressive ». Le nombre de décès directement imputés au harcèlement moral n’a pas été évalué. Par contre les taux d’épuisement moral et d’absentéisme devraient amener à une meilleure analyse de l’effet destructeur d’un monde professionnel, qui pourtant, n’a jamais été aussi socialement avancé.

Comment faire la preuve de faits de harcèlement ?

Il appartient à la victime d’établir des faits (des éléments objectifs) et uniquement des éléments de faits qui présument de l’existence d’un harcèlement. Le harcelé a la charge de la preuve.

L’employeur ou le salarié mis en cause doit ensuite prouver que ces agissements ne sont pas constitutifs d’un harcèlement moral et que les décisions ou actes reprochés sont justifiés par des éléments objectifs étrangers à tout harcèlement.

La preuve du harcèlement peut être établie par tout moyen :

  • • attestations de collègues, de clients, d’anciennes victimes de la même personne. Ces différentes personnes ne peuvent en aucun cas être sanctionnées en raison de leur témoignage.
  • • certificats médicaux,
  • • documents divers,
  • • éventuelle correspondance entre harceleur et harcelé,
  • • aveu du harceleur.

Et enfin par l’expertise médicale.

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Henri Pull

Henri Pull

Psychiatre et pédopsychiatre. Psychothérapeute. Expert médico-légal. Conférencier Formateur auprès d’entreprises. Intervenant Radio France. Auteur de deux livres : « Parents-Enfants » 200 réponses aux questions les plus fréquentes. (Édition Grancher) « Stress comment reconnaître et soigner vos 150 stress quotidiens ». (Édition Grancher)
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