La perception du temps par l’enfant

La perception du temps par l’enfant

Quand j’étais enfant, les grandes vacances me paraissaient si longues. Pourquoi le temps n’a-t-il plus pour moi la même valeur ?

Comme dans nos jeunes années les grandes vacances nous paraissaient longues, comme l’année scolaire était interminable… et pourtant, comme aujourd’hui les mois d’été nous semblent courts, les années bien éphémères ; le temps serait-il régi par des règles spécifiques selon notre âge ? Se contracterait-il au fil du temps ?

Ces réflexions nous font mieux prendre conscience du caractère relatif de la perception du temps en fonction de l’âge. Une séparation de six mois pour un enfant de un an ne correspondra pas au même traumatisme (impact) qu’une séparation de même durée pour un adulte mature. Ces questions essentielles éclairent d’une lumière crue le facteur « vécu du temps » en fonction de la maturité du sujet. Lorsqu’un enfant naît, il a tout à découvrir, chaque événement prendra une dimension sensationnelle du fait de son caractère novateur ; plus tard au fil des expériences, les situations auront un caractère répétitif, un air de connu conduisant à une banalisation moins investie affectivement et « temporellement ». Autant je dirai que schématiquement, sur le plan de la construction psychologique, les dix premières années comptent autant que les quatre-vingt-dix autres pour un centenaire,  autant je poserai de manière empirique sans doute, que sur le plan de la perception du temps vécu, les dix premières années laisseront une empreinte affective aussi profonde que les quatre-vingt-dix autres pour le même vénérable centenaire.

Peut-on donner schématiquement une échelle de valeur permettant de mieux réaliser l’impact du temps selon l’âge de l’enfant ?

Il n’y a pas, bien sûr, de règle mathématique précise autorisant, dans le cadre de la perception du temps, à dire par exemple :

Un mois pour un enfant âgé de douze mois correspond à 1/12ème de sa vie depuis le jour de sa naissance. Donc compterait-il autant, toutes proportions gardées, qu’un 1/12ème de la vie de ses parents ?

Retenons une hypothèse qui a le mérite de la simplicité : affectivement, un mois de séparation subi par ce même enfant correspondra au vécu d’une séparation de douze mois pour des parents. Nous mesurons ainsi beaucoup mieux l’impact majeur d’une absence prolongée, d’une hospitalisation, d’une séparation pour le nourrisson qui en gardera le souvenir au plus profond de son être. L’expérience professionnelle m’a montré – et me démontre tous les jours – que des images simples ont beaucoup plus d’impact que doctes verbiages, sans aucun doute beaucoup plus précis, mais mal compris et pour beaucoup obscurs.

Fixons donc simplement des repères qui reprennent l’hypothèse formulée plus haut en n’ayant que le mérite de l’approximation, je le souligne, et non une exactitude scientifique :

  • Pour un nourrisson, multiplions la durée d’une séparation par douze pour en évaluer l’importance. Un mois de séparation pour un enfant de un an équivaudrait, pour nous adultes, à l’impact de douze mois de séparation.
  • Pour un enfant de deux ans, multiplions par dix.
  • Pour un enfant de quatre ans, multiplions par huit,
  • Pour un enfant de dix ans, multiplions par quatre,
  • Pour un adolescent de quinze ans, multiplions par deux.
  • L’entrée dans l’âge adulte (dix-huit / vingt-cinq ans) correspondra au vécu du temps adulte  qui aura tendance, par la suite, à s’accélérer.

Pourquoi souligne-t-on toujours l’importance de la durée des séparations entre l’enfant et sa famille durant les hospitalisations?

Un enfant est un être en construction, chaque instant devient pour lui une source de découvertes et , à la différence de l’adulte, ses découvertes sont beaucoup plus « affectivement » investies. L’enfant immature par définition, dispose de défenses plus ou moins solides pour contenir ses émotions ; une séparation le place en position de découverte et lui fait vivre la situation redoutée de l’abandon. Cette angoisse d’abandon, réactivée par la situation de séparation d’avec l’environnement familial, sera d’autant plus dramatique que l’enfant sera jeune, car non armé pour lui faire face. La durée perçue prendra ici toute son importance, tant dans la gravité des conséquences de l’événement que dans l’intensité des angoisses dans lesquelles il aura baigné. Aujourd’hui les hôpitaux autorisent et encouragent la présence de parents auprès d’enfants hospitalisés, limitant ainsi que s’additionnent traumatisme médical ou chirurgical et traumatisme psychologique grave.

Un mois de colonie de vacances l’angoisse. Doit-on y renoncer ?

Une séparation dans le cadre d’un séjour en colonie de vacances occasionne bien des interrogations autant parentales qu’enfantines. L’enfant percevra aisément le flottement ou la confiance de ses parents dans le bien-fondé de leur décision de le confier à des inconnus durant une période de vacances. La détermination première, à savoir la détermination des adultes, constituera un premier élément d’appréciation pour l’enfant. Le deuxième élément d’appréciation sera l’ensemble d’émotions qu’éveillera en lui un tel projet.

S’entremêleront tout un ensemble de sentiments positifs et négatifs :

Dans les sentiments positifs, l’on trouvera le plus souvent un besoin d’autonomisation par rapport au cercle familial, un désir de découverte, d’amis, de jeux dans un cadre différent en dehors de l’autorité parentale. Ces sentiments positifs seront d’autant plus présents que l’enfant sera plus mature, qu’il aura connu de manière gratifiante ce genre d’expérience, qu’il suivra en cela l’exemple d’aînés qu’il cherchera ainsi à rattraper, qu’il aura été préparé à travers l’école, les centres aérés, les gardiennes, à l’idée de séparation pour une durée prolongée.

Dans les sentiments négatifs, émergeront l’angoisse d’abandon, la peur du groupe perçu comme hostile car étranger, les peurs mal étiquetées en rapport avec son manque d’autonomisation, son immaturité affective, son âge. Ces sentiments négatifs se trouveront renforcés par une expérience passée désastreuse vécue ou racontée par des proches, par une jalousie renforcée par la présence de frères ou de sœurs restant auprès des parents durant son exil, par l’absence d’adhésion de la part de l’un ou des deux parents à un tel projet, par l’absence de préparation et d’explication.

Il sera nécessaire que chacun des parents réfléchisse sereinement à cette séparation et aux bénéfices susceptibles d’enrichir  le capital expérience de l’enfant. Il faudra identifier les angoisses parentales en rapport avec les dangers potentiels que leur tout-petit pourra croiser : se positionneront en première place les risques d’accidents, de maladie, de mort, de maltraitance de la part du groupe d’enfants ou de la part de l’encadrement. L’incapacité de percevoir l’enfant autrement que comme un petit être dépendant, forcément unique, désarmé, manquant de maturité et d’autonomie dans les actes de la vie journalière, pèsera lourd dans la balance. L’acceptation de la séparation nécessitera le renoncement partiel à une omniprésence auprès de l’enfant et la prise de risque par rapport à des accidents possibles lors du séjour. L’angoisse culpabilisée d’être perçu comme un mauvais père ou une mauvaise mère devra s’exprimer et être dédramatisée.

La perception du temps, nous l’avons vu plus haut, fera de ce mois une longue période pour l’enfant. Afin qu’elle soit profitable, il sera indispensable de préparer l’absence en l’évoquant en famille, en décortiquant les craintes de l’enfant pour parvenir à le rassurer, en soulignant les attraits d’un tel séjour, en acceptant la constitution d’un petit bagage affectif pour les moments de nostalgie (photos, objets transitionnels…), en rappelant, par les promesses de lettres, que son absence n’équivaudra pas, pour ses parents, à un oubli pur et simple. La durée de la séparation sera étudiée, quand cela sera possible, en tenant compte de la maturité et du désir de l’enfant.

Bien des séjours en colonie de vacances sont régis par la nécessité, les parents travaillant ne pouvant passer des vacances en famille, des contraintes financières n’autorisant que le départ de l’enfant, une absence de collatéraux et grands-parents susceptibles d’accueillir « le petit » pour l’été. Ces raisons devront être dites et parfois redites, afin que l’enfant, candidat aux vacances, prenne conscience du bien-fondé du projet proposé.

Comment préparer une séparation maman-enfant ou papa-enfant pour ne pas la transformer en catastrophe ?

La séparation bien préparée tiendra compte de la maturité des « séparés », de leurs besoins tant affectifs que matériels, des raisons motivant cette séparation, de la durée de celle-ci. Toute rupture du lien physique, parent-enfant, ne passe pas par la rupture du lien affectif. Un enfant conservera à travers des substituts affectifs (peluche, petits objets..) l’image intériorisée de son chez lui et, au-delà, de ses parents. Les parents devront assurer une continuité de leur présence dans l’imaginaire de l’enfant à travers l’amour, les repères et la confiance qu’ils auront su lui transmettre.

Les séparations peuvent-elles aider à la construction psychologique de l’enfant ?  

Un enfant, en naissant, s’éloigne déjà de sa maman et commence sa vie d’être humain en voie d’autonomisation ; par la suite, chacune des expériences vécues l’amènera à se différencier de ses parents et à revendiquer une identité propre. D’une certaine manière tout tend naturellement vers la séparation : la garderie, l’école, les invitations chez des camarades…

Ces séparations renforcent les défenses psychologiques de l’enfant face aux situations nouvelles ; tout en multipliant les expériences, il mesure son pouvoir, hors de la présence omnisciente et parfois omnipotente de ses parents. L’éloignement physique et affectif sollicitera ses capacités d’adaptation et d’intériorisation de l’image parentale.

Dr Henri PULL

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Henri Pull

Henri Pull

Psychiatre et pédopsychiatre. Psychothérapeute. Expert médico-légal. Conférencier Formateur auprès d’entreprises. Intervenant Radio France. Auteur de deux livres : « Parents-Enfants » 200 réponses aux questions les plus fréquentes. (Édition Grancher) « Stress comment reconnaître et soigner vos 150 stress quotidiens ». (Édition Grancher)
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